« D’ici ? »
« Il y est bien venu. » « C’est une chance pour nous ! » « Il souffre ! » murmura-t-elle. « Ce n’est pas vrai, il ment. » « Il souffre, je le sais. »
« Et s’il essaie de s’échapper pendant que nous l’amenons à un médecin ? Les agents du BuSab ont de la ressource, vous savez. »
Silence.
« Il n’y a pas d’autre solution », reprit la voix masculine.
« Fanny Mae nous l’a envoyé, et nous sommes obligés de le tuer. »
« Vous allez me rendre folle ! » hurla-t-elle.
« Il ne souffrira pas. »
Silence.
« Je vous le promets », reprit la voix masculine. « C’est bien vrai ? » « Puisque je vous le dis. »
« Je vais m’en aller », dit-elle. « Je ne veux pas savoir ce qu’il deviendra. Je ne veux plus que vous prononciez jamais son nom, Cheo. Vous m’entendez ? »
« Mais oui, ma chère. Je voue entends. »
« Je m’en vais tout de suite. »
« Il va me découper en petits morceaux », fit McKie. « Et je hurlerai de douleur pendant tout le temps. »
« Faites-le taire ! » gémit-elle.
« Venez, ma chère », dit l’homme. McKie les entendit s’éloigner. « Allons, venez avec moi. »
De toutes ses forces, McKie hurla : « Abnethe ! Il va me faire souffrir atrocement ! Vous le savez ! »
« Il l’entendit sangloter : » Non… De grâce…» et sa voix se perdit dans la nuit.
Furuneo, pensa McKie, ne tarde pas ! Appelle la Calibane ! Il faut me faire partir d’ici tout de suite !
Il tira désespérément sur ses liens. Ils se tendirent juste assez pour lui indiquer qu’il avait atteint leur limite. Il ne sentit pas les piquets bouger.
Calibane ! pensa McKie. Vous ne m’avez pas envoyé ici pour mourir ! Vous avez dit que vous m’aimiez !
Après plusieurs heures d’interrogatoire, contre-interrogatoire, questions exaspérées et réponses incompréhensibles, Furuneo fit venir un réquisiteur pour continuer à veiller sur la Calibane. À sa demande, Fanny Mae ouvrit une issue circulaire et le laissa sortir sur le socle de lave respirer un peu d’air frais. Il régnait un froid glacial à l’extérieur, particulièrement après la chaleur suffocante de la Boule. Le vent s’était apaisé, comme c’était presque toujours le cas par ici avant la tombée de la nuit. Le ressac venait toujours se briser contre les récifs et le mur de lave derrière la Boule, mais c’était l’heure de la marée descendante et seules d’occasionnelles gerbes d’écume venaient mouiller la roche.
Conjonctions, pensa amèrement Furuneo. Elle dit que ça ne signifie pas une liaison, mais qu’est-ce que ça peut bien être ?
Il ne s’était jamais senti aussi frustré.
« Ce qui est entre un et huit, » avait expliqué la Calibane, « est une conjonction. Usage correct du verbe être ? »
« Hein ? »
« Verbe d’identité… Étrange concept ! »
« Mais non ! » s’était exclamé Furuneo. « Qu’est-ce que vous voulez dire, entre un et huit ? »
« Quelque chose qui dissocie. »
« Comme un solvant ? »
« Avant solvant. »
« Avant ? Qu’est-ce que avant vient faire avec un solvant ? »
« Peut-être plus interne que solvant », avait dit la Calibane.
« C’est complètement fou… Comment ça, interne ? »
« Endroit non dissocié de la conjonction. »
« Nous voilà revenu au point de départ ! » avait gémi Furuneo. « Qu’est-ce que c’est qu’une conjonction ? »
« Intervalle non contenu entre. »
« Entre quoi ! »
« Entre un et huit. »
« Oh, non ! »
« Également entre un et x », avait ajouté la Calibane. Comme McKie avant lui, Furuneo s’était pris la tête dans les mains. Puis il avait murmuré : « Et qu’est-ce qu’il y a entre un et huit à part deux, trois, quatre, cinq, six et sept ? »
« L’infini », avait répondu la Calibane. « Concept d’ouverture. Rien contient tout, tout contient rien. »
« Vous savez ce que je pense », avait demandé Furuneo.
« Je ne lis pas pensées. »
« Je pense que vous êtes en train de vous amuser avec nous, voilà ce que je pense. »
« Conjonctions contraignent », avait dit la Calibane. « Est-ce que contraindre améliore compréhension ? »
« Contraindre… Il s’agit d’une obligation ? »
« Notion de mouvement. »
« Notion de quoi ? »
« Ce qui est stationnaire quand tout le reste se déplace », avait expliqué la Calibane. « Ainsi la conjonction. Le concept d’infini est vide sans conjonction. »
« Pffff ! » Arrivé à ce stade, Furuneo avait demandé à sortir un peu pour prendre l’air.
Il n’avait pas davantage compris pour quelle raison la Calibane devait maintenir une température si élevée à l’intérieur de la Boule.
« Conséquence de mouvement », répondit la Calibane, avec pour variante, quand elle était sommée de s’expliquer : « convergence de vitesse », ou bien : « Peut-être concept de génération de changement plus exact. »
« Une sorte d’effet de friction ? » avait lancé vaguement Furuneo.
« Relation incompensée entre dimensions probablement meilleure approximation », avait été la réponse de la Calibane.
Tandis qu’il se remémorait ces vaines tentatives d’échange, Furuneo soufflait dans ses mains pour les réchauffer. Le soleil s’était maintenant couché, et un vent glacé soufflait du plateau rocheux en direction de la mer.
Ou bien je gèle à mort, ou bien je rôtis comme un damné, pensa-t-il. Où est passé McKie ?
À ce moment-là, Tuluk lança un appel longue-distance par l’intermédiaire d’un des Taprisiotes du Bureau. Furuneo, qui était à la recherche d’un endroit un peu abrité du vent, sentit l’éveil de sa glande pinéale. Il posa le pied qu’il venait de lever, le campa solidement dans un trou d’eau peu profond et perdit toute sensation corporelle. Son esprit fut tout entier absorbé par l’appel.
« Ici Tuluk du labo », dit la voix qui l’appelait. « Excusez-moi si je vous dérange et tout le reste. »
« Je crois que vous venez de me faire mettre un pied dans l’eau glacée », dit Furuneo.
« Eh bien, voilà encore un peu d’eau glacée pour vous. Il faut que vous fassiez ramener McKie par votre Calibane au bout de six heures, mesurées à compter d’il y a quatre heures et cinquante et une minutes, temps synchronisé. »
« Mesure standard ? »
« Évidemment, mesure standard ! »
« Où se trouve-t-il ? »
« Il l’ignore. Là où la Calibane l’a envoyé. Vous avez une idée sur la manière dont ça marche ? »
« Ça marche avec les conjonctions. »
« C’est vrai ? Qu’est-ce que c’est que les conjonctions ? »
« Dés que je le saurai, vous serez le premier informé. »
« Ça m’a tout l’air d’une contradiction temporelle, ça. »
« Peut-être bien. Écoutez, si vous me laissiez sortir mon pied de l’eau à présent ? Il est probablement complètement gelé. »
« Vous avez bien noté les coordonnées en temps synchronisé ? »
« Je les ai ! Et j’espère qu’elle ne va pas le renvoyer chez lui. »
« Comment ça ? »
Furuneo lui expliqua.
« C’est à s’y perdre. »
« Heureux que vous ayez découvert ça tout seul. Pendant un instant, là, j’ai cru que vous n’abordiez pas notre problème avec suffisamment de sérieux. »
Chez les Wreaves, le sérieux et la sincérité sont presque aussi fondamentaux que chez les Taprisiotes, mais Tuluk avait travaillé assez longtemps parmi des humains pour reconnaître le sarcasme. « Eh bien, à chaque race sa propre folie », dit-il.
C’était un aphorisme wreave, mais qui ressemblait tellement à quelque chose que la Calibane aurait pu dire que Furuneo éprouva passagèrement un accès de colère renforcé par l’agressal et sentit son ego refluer. Il frissonna et raffermit mentalement son esprit.
« Vous avez failli vous perdre ? » demanda Tuluk.
« Voulez-vous vous retirer et me laisser sortir mon pied de l’eau ? »
« Je perçois une impression de lassitude », dit Tuluk. « Vous devriez vous reposer. ».
« Aussitôt que je pourrai. J’espère que je ne vais pas m’endormir dans la serre chaude de la Calibane, je m’éveillerais cuit juste à point pour un dîner de cannibales. »
« Vous autres humains vous vous exprimez parfois de façon répugnante », dit le Wreave. « Mais vous feriez bien de garder vos esprits pendant quelque temps. McKie pourrait avoir besoin de ponctualité. »
Il faisait sombre, mais elle n’avait pas besoin de lumière pour ses pensées noires. Maudit Cheo, avec ses tendances sadiques ! Elle avait commis une erreur en finançant l’opération chirurgicale qui avait transformé le Pan Spechi en monstre egostasé. Pourquoi n’était-il pas resté le même que lorsqu’ils s’étaient connus ? Si exotique, si… si… excitant. Mais il lui était toujours utile, cependant. Et elle ne niait pas qu’il avait été le premier à entrevoir les magnifiques possibilités de leur découverte. Cela au moins restait toujours excitant.
Elle se laissa aller contre le dossier de fourrure moelleuse de son canisiège, l’une des rares formes animales adaptées qui avaient été dressées à ronronner pour bercer leur maître. Les vibrations apaisantes se propagèrent le long de la chair d’Abnethe, comme pour aller chercher l’irritation partout où elle était. C’était tellement décontractant.
Elle poussa un long soupir.
Son appartement occupait l’étage supérieur de la tour qu’ils avaient fait construire sur ce monde, forts de la certitude d’être hors d’atteinte de toute loi ou communication excepté par l’intermédiaire d’une unique Calibane – qui n’en avait plus pour longtemps à vivre.
Mais comment McKie était-il arrivé ici ? et pourquoi disait-il qu’il avait été contacté par un Taprisiote ?
Le canisiège sensible à son état d’âme, cessa de ronronner lorsqu’elle se redressa. Fanny Mae avait-elle menti ? Restait-il un autre Caliban capable de découvrir cet endroit ?
Sans vouloir nier les difficultés d’interprétation de toute conversation avec la Calibane, elle était cependant certaine d’avoir compris l’essentiel. Le monde où elle se trouvait n’avait qu’une clé, et cette clé était l’esprit de Mliss Abnethe.
Elle se pencha en avant sur le canisiège.
Pour rendre cet endroit éternellement sûr, il y aurait des morts sans souffrance – un orgasme géant de morts sans souffrance. Un seul couloir, et la mort le refermerait. Les survivants, tous sélectionnés par elle, continueraient à vivre heureux ici par-delà toutes les… conjonctions.
Quoi qu’elles puissent être.
Elle se leva, et se mit à faire les cent pas dans l’obscurité. Le tapis, créature adaptée comme le canisiège, frémit de toute sa surface duveteuse sous la caresse de son pied.
Un sourire amusé se dessina sur les traits de Mliss Abnethe.
Malgré les complications et l’étrange synchronisation que cela requérait, il allait falloir augmenter la cadence des fustigations. Fanny Mae devait être amenée à la discontinuité le plus rapidement possible. Tuer sans qu’il y ait de souffrance parmi les victimes, c’était une perspective qu’elle arrivait encore à contempler.
Mais il fallait faire vite.
Furuneo était adossé, à moitié somnolent, à la paroi sphérique de la Boule. Il n’en finissait pas de maudire la chaleur. Son horloge implantée lui disait qu’il restait un peu moins d’une heure avant le moment de faire revenir McKie. Furuneo avait essayé d’expliquer la chose à la Calibane, mais celle-ci s’obstinait à ne pas comprendre la notion de temps.
« Les longueurs s’étendent et se raccourcissent », avait-elle expliqué. « Elles se déforment et varient en lançant de vagues mouvements de l’une à l’autre. Ainsi le temps demeure inconstant. »
Inconstant !
Le tube vortal d’un couloir S’œil s’ouvrit brusquement juste au-dessus de la louche géante de la Calibane. Le visage et les épaules nues d’Abnethe s’encadrèrent dans l’ouverture.
Furuneo s’écarta de la paroi, se secoua pour chasser sa torpeur. Maudite chaleur !
« Vous êtes Alichino Furuneo », dit Abnethe. « Savez-vous qui je suis ? »
« Je sais. »
« Je vous ai reconnu tout de suite. Je connais le visage de la plupart des agents planétaires de votre stupide Bureau. Cela sert parfois. »
« Vous êtes ici pour fouetter cette pauvre Calibane ? » demanda Furuneo. Il tâta l’appareil holographique dans sa poche et commença à se rapprocher le plus possible de l’ouverture du couloir, comme McKie l’avait ordonné.
« Ne me forcez pas à refermer ce couloir avant que nous ayons eu une petite discussion », dit-elle.
Furuneo hésita. Il n’était pas Saboteur Extraordinaire, mais il n’était pas devenu agent planétaire sans avoir appris à reconnaître les circonstances où il fallait savoir désobéir aux ordres d’un supérieur.
« De quoi pourrions-nous discuter ? » demanda-t-il.
« De votre avenir. »
Furuneo la regarda dans les yeux. Le vide de son regard lui donna le vertige. Cette femme était dévorée par sa névrose.
« Mon avenir ? » dit-il.
« La question est de savoir si vous avez un avenir ou pas. »
« N’essayez pas de me menacer », dit-il. « D’après Cheo, vous seriez une possibilité pour notre projet. »
Sans savoir pourquoi, Furuneo était convaincu qu’elle mentait. Bizarre, qu’elle se trahisse de cette façon. Ses lèvres avaient tremblé lorsqu’elle avait prononcé ce nom – Cheo.
« Qui est Cheo ? » demanda-t-il.
« Ça n’a pas d’importance pour l’instant. »
« Quel est votre projet, alors ? »
« La survie. »
« Bravo », dit-il. « Et c’est tout ? » Il se demandait comment elle réagirait s’il sortait son appareil holographique et se mettait à enregistrer.
« Est-ce que c’est Fanny Mae qui a envoyé McKie à ma recherche ? » demanda-t-elle.
La question, visiblement, avait une grande importance pour elle. McKie avait dû commencer à secouer le cocotier.
« Vous avez vu McKie ? » interrogea-t-il.
« Je refuse de parler de McKie. »
La réponse était insensée, se dit Furuneo. C’était elle qui avait introduit McKie dans la conversation.
Abnethe retroussa les lèvres et posa sur lui un regard scrutateur. « Êtes-vous marié, Alichino Furuneo ? » demanda-t-elle.
Il fronça les sourcils. À nouveau, il avait vu frémir les lèvres d’Abnethe. Elle connaissait certainement la réponse. Si elle avait pris la peine de se procurer sa photo, elle s’était sans doute renseignée aussi sur ses éventuels points faibles. Où voulait-elle en venir ?
« Ma femme est morte », dit-il.
« Comme c’est triste », murmura Abnethe.
« On finit par s’y faire ! » s’écria-t-il, empli d’une rage soudaine. « On ne peut pas vivre dans le passé. »
« Ahhh, c’est là que vous vous trompez peut-être », fit-elle.
« Que voulez-vous dire, Abnethe ? » « Voyons… vous avez soixante-sept ans, si ma mémoire est bonne. »
« Elle est bonne, vous le savez fichtrement bien. »
« Vous êtes jeune », reprit-elle. « Vous paraissez encore plus jeune. Je suis sûre que vous êtes plein de vitalité et que vous savez apprécier l’existence. »
« Comme tout le monde », dit-il. C’était donc ça, elle allait essayer de le soudoyer.
« Pour pouvoir apprécier l’existence, il faut avoir les ingrédients nécessaires. Comme c’est étrange de trouver quelqu’un comme vous dans ce stupide Bureau. »
Furuneo avait parfois nourri une pensée assez voisine, aussi commença-t-il à se demander quel pouvait bien être ce mystérieux projet dont parlait Cheo, et ce qu’ils avaient à lui offrir.
Ils s’étudièrent en silence pendant quelques instants, comme deux combattants qui vont s’affronter. Est-ce qu’elle allait s’offrir à lui ? se demanda-t-il. C’était une femme séduisante : lèvres généreuses, grands yeux verts, visage ovale harmonieux. Il avait vu des reproductions holographiques de son corps – et le moins qu’on puisse dire était que les Esthéticiens de Steadyon avaient fait du beau travail. Elle avait profité de tous les avantages que sa fortune pouvait lui procurer.
« De quoi avez-vous peur ? » demanda-t-il.
C’était une bonne attaque, mais elle lui répondit avec une note de sincérité inattendue : « De la souffrance. »
Furuneo avala péniblement sa salive, la gorge sèche. Il n’avait pas pratiqué le célibat depuis que Mada était morte, mais leur mariage n’avait pas été comme les autres. Il avait été au-delà des mots et des corps. Si quelque chose était solide, uni, impérissable, dans cet univers, c’était un amour comme celui qu’ils avaient connu. Il n’avait qu’à fermer les yeux pour sentir sa présence-souvenir. Rien ne pouvait remplacer cela, et Abnethe aurait dû le savoir. Elle ne pouvait rien lui offrir qu’il ne pût obtenir ailleurs.
Ou qui sait ?
« Fanny Mae », demanda Abnethe. « Êtes-vous prête à honorer la demande que je vous ai faite ? »
« Conjonctions appropriées », dit la Calibane.
« Conjonctions ! » explosa Furuneo. « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Je ne sais pas du tout », dit Abnethe, « mais apparemment je n’ai pas besoin de le savoir pour en profiter. »
« Qu’est-ce que vous mijotez ? » demanda-t-il. Il se sentait curieusement glacé malgré la chaleur intense.
« Fanny Mae, montrez-lui », dit Abnethe.
Le tube vortal du couloir S’œil s’ouvrit en vacillant, se referma, trembla, se rouvrit en grand. Abnethe n’était plus là. À sa place s’étendait le rivage ensoleillé d’un océan faible houleux. En stase à un ou deux mètres au-dessus d’une belle plage de sable se trouvait un stabo-yacht ovale dont les panneaux arrière relevés laissaient apercevoir une jeune femme allongée à plat ventre au milieu du pont sur un hamac flottant, buvant de tout son corps les rayons d’un filtre solaire réglable.
Furuneo contempla la scène, incapable de faire un mouvement. La jeune femme leva la tête, regarda en direction de l’océan et la reposa.
La voix d’Abnethe lui parvint d’un endroit situé au-dessus de sa tête, un second couloir de toute évidence, mais il ne pouvait pas détacher son regard de la scène familière. « Vous reconnaissez cela ? » demanda-t-elle.
« C’est Mada », murmura-t-il.
« Précisément. »
« Oh, mon dieu ! Quand avez-vous pris cela ? »
« C’est votre bien-aimée, vous en êtes sûr ? »
« C’est… c’est notre lune de miel », balbutia Furuneo. « Je reconnais même le jour. Des amis m’avaient emmené visiter l’aquadôme, mais elle n’aimait pas nager et elle avait préféré rester là. »
« Comment savez-vous quel jour c’était exactement ? »
« L’arbre flambok tout à fait à droite : il a fleuri ce jour-là et j’avais raté ça. Vous voyez la fleur-ombrelle ? »
« Oui. Donc, vous n’avez aucun doute sur l’authenticité de cette scène ? »
« Vos voyeurs étaient là pour nous épier même à ce moment-là ? » fit-il d’une voix rauque.
« Non. C’est nous qui sommes les voyeurs. Cette scène se passe maintenant. »
« C’est impossible ! Cela fait presque quarante ans ! »
« Parlez plus bas, ou elle va vous entendre. »
« Comment pourrait-elle m’entendre ? Elle est morte depuis…»
« Cela se passe maintenant, vous dis-je. Fanny Mae ? »
« Dans personne de Furuneo, concept de maintenant contient conjonctions relatives », dit la Calibane. « Caractère présent de la scène, authentique. »
Furuneo secoua désespérément un visage crispé.
« Nous pouvons l’arracher à ce yacht et vous conduire tous les deux dans un endroit que le Bureau ne retrouvera jamais », dit Abnethe. « Qu’en pensez-vous, Furuneo ? »
Furuneo essuya les larmes qui coulaient sur sa joue. Il percevait l’odeur d’ozone de l’océan, les effluves puissants du flambok en fleur. Mais ça ne peut-être qu’un enregistrement, se dit-il. Ça ne peut être que ça.
« Si c’est le moment présent, pourquoi ne nous a-t-elle pas vus ? » demanda-t-il.
« Selon mes instructions, Fanny Mae nous cache à sa vue. Cependant, les bruits portent. Parlez plus bas. »
« Vous mentez ! » souffla-t-il.
Comme obéissant à un signal, la jeune femme se tourna sur le côté, se redressa et admira l’arbre flambok. Puis elle se mit à fredonner un air que Furuneo connaissait bien.
« Je suis sûre que vous savez très bien que je ne mens pas », dit Abnethe. « C’est cela notre secret, Furuneo. C’est cela que les Calibans nous ont fait découvrir. »
« Mais… comment…»
« Il suffit de disposer des conjonctions adéquates, et même le passé nous est ouvert. De tous les Calibans, seule Fanny Mae subsiste pour nous relier à ce passé. Ni Taprisiote ni Bureau ni quoi que ce soit d’autre ne peuvent venir nous y chercher. Nous pouvons y aller et être libre à jamais. »
« C’est une illusion ! » dit-il.
« Vous voyez bien que non. Sentez cet arbre, l’océan. »
« Mais pourquoi… que voulez-vous de moi ? »
« Votre coopération pour une petite chose, Furuneo. » « Laquelle ? »
« Nous avons peur que quelqu’un ne découvre par hasard notre secret avant que nous ne soyons prêts. Mais si quelqu’un – quelqu’un en qui le Bureau ait confiance – était là pour ouvrir l’œil et faire de faux rapports…»
« Quels faux rapports ? »
« Que les fustigations ont cessé, que Fanny Mae se porte bien, etc…»
« Pourquoi ferais-je une chose pareille ? »
« Lorsque Fanny Mae atteindra son état de… discontinuité ultime, nous serons loin d’ici à l’abri – et vous pourrez avoir votre bien-aimée avec vous. Est-ce exact, Fanny Mae ? »
« Essence authentique », dit la Calibane.
Furuneo fixa l’ouverture du couloir d’un regard songeur. Mada ! Elle était juste là, à sa portée. Elle avait cessé de fredonner et s’enduisait à présent tout le corps d’une crème protectrice. Si la Calibane rapprochait un tout petit peu le couloir, il pourrait la toucher.
Il ressentit un serrement au fond de sa poitrine. Le passé !
« Est-ce que… je suis là quelque part ? » demanda-t-il.
« Oui », fit Abnethe.
« Et je vais revenir au yacht ? »
« Si c’est ce que vous avez fait à l’origine. »
« Mais qu’est-ce que je trouverais ? »
« Votre femme partie, disparue. »
« Mais…»
« On penserait que quelque créature marine l’a emportée, ou qu’elle est allée nager et…»
« Elle a vécu trente et un ans après ça », murmura-t-il.
« Et vous pourrez revivre ces trente et un ans. »
« Mais je… ce ne serait pas la même chose. Elle me…»
« Elle vous reconnaîtrait. »
Vraiment ? se demanda-t-il. Oui, peut-être. Elle me reconnaîtrait. Elle comprendrait même sans doute la nécessité d’une telle décision. Mais il voyait clairement qu’elle ne lui pardonnerait jamais. Pas Mada !
« Avec des soins appropriés, elle n’aurait peut-être même pas à mourir d’ici trente et un an », reprit Abnethe.
Furuneo hocha la tête, mais c’était un geste qui ne s’adressait qu’à lui-même.
Elle ne lui pardonnerait jamais, pas plus que ne lui pardonnerait le jeune homme qui retrouverait un yacht vide. Et ce jeune homme, lui, n’était pas mort.
Je ne pourrais pas me le pardonner, pensa-t-il. Le jeune homme que j’étais alors ne pourrait pas me pardonner toutes ces belles années perdues.
« Si vous craignez », lui dit Abnethe, « de changer l’univers ou le cours de l’histoire ou quelque faribole de ce genre, n’y pensez plus. Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne, me dit Fanny Mae. Vous transformez une situation isolée, rien de plus. La nouvelle situation poursuit son cours logique, et le reste demeure à peu près inchangé. »
« Je vois. »
« Acceptez-vous le marché ? »
« Hein ? »
« Voulez-vous que je demande à Fanny Mae de l’enlever ? »
« Pourquoi vous fatiguer ? » dit Furuneo d’un ton las. « Je ne peux pas accepter. »
« Vous plaisantez ! »
Il leva pour la première fois les yeux vers la voix, et vit qu’il y avait un petit couloir juste au-dessus de sa tête ou presque. Seuls les yeux, le nez et la bouche d’Abnethe étaient visibles par l’ouverture.
« Je ne plaisante pas », dit-il.
Une partie de la main d’Abnethe devint visible tandis qu’elle la levait pour désigner l’autre couloir. « Regardez ce que vous êtes en train de repousser. Regardez, vous dis-je ! Allez-vous sincèrement prétendre que vous ne voulez pas retrouver tout ça ? » Il se détourna.
Mada était de nouveau allongée sur son hamac, la tête contre un oreiller. Furuneo se souvenait qu’il l’avait trouvée ainsi quand il était revenu de l’aquadôme.
« Vous n’avez rien à m’offrir », dit-il.
« Mais puisque je vous dis que c’est réel ! Tout ce que je vous ai dit est la vérité ! »
« Vous êtes une idiote, » dit-il, « si vous ne voyez pas la différence entre ce que Mada et moi avions et ce que vous me proposez. Je vous plains sincè…»
Quelque chose d’irrésistible le saisit à la gorge, étouffant ses paroles. Il agrippa l’air de ses mains et se sentit soulevé… soulevé… Sa tête pénétra la résistance du couloir. Son cou était exactement à la jonction lorsque le S’œil se referma. Son corps retomba en arrière dans la Boule.
« Espèce d’idiote ! » s’exclama Cheo. « Vous avez complètement perdu la raison ! Si je n’étais pas arrivé au bon moment…»
« Vous l’avez tué ! » fit-elle en un sanglot rauque tout en reculant de l’endroit où la tête sanglante maculait le sol du salon. « Vous… vous l’avez tué ! Et juste au moment où j’allais presque…»
« Où vous alliez presque faire tout rater », ricana Cheo en rapprochant d’elle un visage aux cicatrices saillantes. « Qu’est-ce que vous avez donc, vous autres humains, à la place du cerveau ? »
« Mais il…»
« Il était prêt à appeler ses hommes pour leur dire tout ce que vous lui avez raconté ! »
« Je n’accepterai pas que vous me parliez sur ce ton ! »
« Quand c’est avec ma tête que vous jouez, je vous parle sur le ton qui me plaît. »
« Vous l’avez fait souffrir ! » accusa-t-elle.
« Il n’a pas souffert de ce que je lui ai fait. C’est vous qui lui avez fait du mal. »
« Comment pouvez-vous dire ça ? » Elle s’écarta horrifiée du visage du Pan Spechi aux traits humanoïdes grotesquement démesurés.
« Vous vous lamentez d’être incapable de supporter la souffrance des autres », tonna Cheo. « Mais vous adorez ça. Vous ne causez que ça autour de vous. Vous saviez très bien que Furuneo n’accepterait pas votre offre stupide, mais vous lui avez agité sous le nez tout ce qu’il avait perdu. Vous n’appelez pas ça faire souffrir ? »
« Écoutez, Cheo, si vous…»
« Il a souffert atrocement jusqu’au moment où j’y ai mis un terme », reprit le Pan Spechi. « Et vous le savez parfaitement ! »
« Arrêtez ! » hurla-t-elle. « Ce n’est pas vrai ! Je ne l’ai pas fait souffrir ! »
« Jusqu’au dernier moment, et vous le saviez. »
Elle se jeta sur lui, et lui frappa la poitrine à coups de poings. « Vous mentez ! Vous mentez ! Vous mentez ! »
Il lui saisit les poignets et la força à se mettre à genoux. « Menteur, menteur, menteur…» sanglota-t-elle.
D’une voix radoucie, il reprit : « Mliss, écoutez-moi. Nous n’avons aucun moyen de savoir combien de temps la Calibane va encore durer. Soyez raisonnable. Nous avons un nombre limité de périodes fixes où nous pouvons utiliser le S’œil, et nous devons en profiter le plus possible. Vous venez d’en gâcher une bêtement. Nous ne pouvons pas nous permettre de tels caprices, Mliss. »
Elle gardait la tête baissée, refusant obstinément de rencontrer son regard.
« Vous savez que je n’aime pas être dur avec vous, Mliss », reprit-il. « Mais c’est ma méthode qui est la bonne – comme vous l’avez reconnu vous-même plusieurs fois. »
« Nous avons l’intégrité de notre propre ego à préserver. »
Elle hocha doucement la tête sans le regarder.
« Allons rejoindre les autres maintenant », dit-il. « Plouty a inventé un nouveau jeu très amusant. »
« Une seule chose », dit-elle.
« Laquelle ? »
« Gardons McKie en vie. Il sera une acquisition intéressante pour…»
« Pas question. »
« En quoi cela pourrait-il nous nuire ? Il pourrait être intéressant. Ce n’est pas comme s’il avait son précieux Bureau ou quoi que ce soit pour lui venir…»
« Non ! D’ailleurs, il est probablement déjà trop tard. J’ai envoyé le Palenki avec… enfin, vous comprenez. »
Il lui lâcha les poignets.
Abnethe se releva, les narines dilatées de fureur. Elle le regarda un instant de ses yeux perçants derrière ses cils soyeux, le visage légèrement penché en avant. Soudain son pied droit vola, et le talon de sa chaussure atteignit Cheo en travers du tibia gauche.
Il recula en dansant sur une jambe et en se tenant l’autre d’une main. Malgré la douleur, il était amusé : « Vous voyez », dit-il. « Vous aimez faire souffrir. »
Elle courut alors se jeter dans ses bras pour l’embrasser et lui demander pardon. Ils ne jouèrent pas au nouveau jeu de Plouty ce soir-là.
Au moment où le moniteur de Furuneo s’activa pour annoncer sa mort, les Taprisiotes sondèrent la zone qui entourait la Boule. Ils n’y trouvèrent que la Calibane et quatre réquisiteurs survolant les lieux dans des appareils de surveillance. Conjecturer sur les actions, mobiles ou culpabilités des co-sentients n’était pas du ressort des Taprisiotes. Ils se contentèrent de signaler le lieu, et la présence des co-sentients qui se trouvaient à portée de leurs sondeurs. En conséquence de quoi les quatre réquisiteurs furent soumis pendant plusieurs jours à un interrogatoire serré.
Il n’en était pas de même pour la Calibane. Avant de pouvoir décider quoi que ce soit à son sujet, il était nécessaire de convoquer une assemblée directoriale du BuSab au complet. La mort de Furuneo était survenue dans des circonstances extrêmement mystérieuses : pas de tête, réponses inintelligibles de la Calibane.
Lorsque Tuluk entra dans la salle de conférence après avoir reçu une convocation qui l’avait tiré du lit. Siket était en train de tambouriner sur la table. Il utilisait pour cela sa vrille de défense centrale, dans un geste très peu empreint de l’habituelle sérénité laclac.
« Nous ne pouvons pas agir sans l’avis de McKie ! » était en train de dire Siker. « C’est une question trop délicate. »
Tuluk gagna sa place à la table de conférences, s’appuya sur le support wreave adapté à son espèce et demanda : « McKie n’a pas encore été contacté ? Furuneo devait demander à la Calibane…»
Il n’alla pas plus loin, car plusieurs autres membres parlaient en même temps. Lorsqu’il put enfin se faire entendre, il reprit : « Où se trouve le corps de Furuneo ? »
« On est en train de le conduire au labo. »
« La police a été mise au courant ? »
« Naturellement. »
« A-t-on retrouvé la tête ? »
« Aucune trace. »
« Ça ne peut être qu’un couloir », dit Tuluk. « Est-ce que la police va s’occuper de l’affaire ? »
« Nous ne pouvons pas le permettre. Un des nôtres. »
Tuluk hocha la tête : « Je suis de l’avis de Siker, dans ce cas. Nous ne pouvons rien faire sans consulter McKie. L’affaire lui a été confiée alors que nous ignorions tout de son importance. C’est toujours lui qui s’en occupe. »
« Est-ce que nous ne devrions pas reconsidérer cette décision ? » demanda quelqu’un à l’autre bout de la table.
Tuluk secoua négativement la tête : « Mauvais », dit-il. « Procédons par ordre. Furuneo est mort, et il était censé faire revenir McKie depuis quelque temps. »
Bildoon, le chef pan spechi du Bureau, avait écouté cet échange de mots dans un silence attentif. Il était dépositaire de l’ego de son groupe de vie pentarchique depuis dix-sept ans, ce qui constituait une bonne moyenne pour son espèce. Bien que l’idée le révoltât d’une manière qu’aucune autre espèce ne pouvait concevoir, il savait qu’il lui faudrait bientôt transmettre l’ego au plus jeune membre de sa crèche. Et l’échange risquait de se produire plus tôt qu’il ne l’avait pensé en raison de la tension provoquée par la crise. Quel terrible prix à payer au service de la co-sentience, se dit-il.
L’aspect humanoïde que les siens avaient génétiquement créé et adopté avait fâcheusement tendance à faire oublier aux autres humanoïdes le caractère essentiellement différent des Pan Spechi. Mais le temps viendrait bientôt où plus personne ne pourrait feindre d’ignorer la vérité dans le cas de Bildoon. Ses collègues co-sentients assisteraient à son début à la transformation : l’opacification du regard, le rictus progressif qui déformerait la bouche… Mais mieux valait ne pas y penser maintenant, se dit-il. Il avait besoin de tous ses esprits.
Il avait l’impression de n’être déjà plus dans son ego, et c’était là une sensation de torture raffinée pour un Pan Spechi. Mais la sombre menace qui pesait en ce moment sur toute la vie co-sentiente demandait le sacrifice de ses terreurs personnelles. La Calibane ne devait pas mourir. Jusqu’à ce qu’il eût assuré la survie de la Calibane, il devrait s’accrocher au moindre fil que la vie lui tendrait, endurer toutes les craintes et refuser de s’apitoyer sur les idées de pseudo-mort qui tapissaient le fond de tous les cauchemars pan spechi. Une mort plus grande pesait sur tous.
Il s’aperçut que Siker le regardait, une question informulée sur son visage. Bildoon prononça quatre mots :
« Allez chercher un Taprisiote. »
Quelqu’un près de la porte se dépêcha d’obéir.
« Qui est entré le plus récemment en contact avec McKie ? » demanda Bildoon.
« Je crois que c’est moi », dit Tuluk.
« Ce sera plus facile pour vous, alors. Soyez bref. »
Tuluk plissa sa fente faciale en signe d’agrément.
On amena un Taprisiote que l’on installa sur la table. Il s’indigna que l’on ne traitait pas ses appendices verbaux avec suffisamment de ménagements, que le sous-jacent était imparfait, qu’on ne lui donnait pas assez de temps pour préparer ses énergies.
Lorsque Bildoon eut invoqué la clause spéciale d’urgence qui figurait dans le contrat qui le liait au Bureau, le Taprisiote consentit enfin à se mettre au travail. Il se plaça face à Tuluk et demanda de sa voix aigrelette : « Date, heure et lieu. »
Tuluk lui donna les coordonnées locales.
« Fermer visage », ordonna le Taprisiote.
Tuluk obéit.
« Penser à contact », couina le Taprisiote.
Tuluk se concentra sur McKie.
Plusieurs instants passèrent sans que le contact se fasse. Tuluk ouvrit sa fente faciale.
« Fermer visage ! » glapit le Taprisiote.
Tuluk obéit à nouveau.
« Quelque chose qui ne va pas ? » demanda Bildoon.
« Faites silence », dit le Taprisiote. « Vous troublez sous-jacent. » Ses appendices vermiculaires s’agitèrent. « Putch, putch, putch. Appel partir quand Caliban permettre. »
« Il faut passer par un Caliban ? » s’étonna Bildoon.
« Autrement pas possible », fit le Taprisiote. « McKie isolé dans conjonctions d’un autre être. »
« Débrouillez-vous comme vous voudrez, mais établissez ce contact ! » ordonna Bildoon.
Brusquement, Tuluk sursauta sous l’effet de la plythotranse activée par sa glande pinéale.
« McKie ? » dit-il. « Ici Tuluk. »
Ces paroles, prononcées à travers la brume de la plythotranse, étaient à peine audibles pour ses voisins les plus proches.
Répondant le plus calmement possible, McKie articula : « Dans trente secondes environ McKie ne sera plus ici si vous n’appelez pas Furuneo pour lui demander d’ordonner à la Calibane de me tirer de là. »
« Que se passe-t-il ? » fit Tuluk.
« Je suis ligoté, et un Palenki arrive pour me tuer. Je l’aperçois à la lueur du feu ? Il porte ce qui m’a tout l’air d’une hache. Il va me découper en morceaux. Vous savez comme ils…»
« Je ne peux pas appeler Furuneo. Il est…»
« Appelez la Calibane, alors. »
« Vous savez bien que c’est impossible ! »
« Appelez-la, crétin ! »
Faisant ce que McKie lui ordonnait, Tuluk rompit le contact et transmit la demande au Taprisiote. C’était agir contre toute raison : tout le monde savait que les Taprisiotes ne pouvaient mettre en relations des Calibans et des co-sentients.
Pour les observateurs assis dans la salle de conférences, le monologue inarticulé caractéristique de la plythotranse cessa, fit une brève réapparition, disparut à nouveau. Bildoon faillit interpeller Tuluk, hésita. Le corps tubulaire du Wreave était si… immobile.
« Je me demande pourquoi le Tapri a dit qu’il fallait passer par un Caliban », chuchota Siker.
Bildoon secoua la tête d’un air incompréhensif.
Un Chither assis à côté de Tuluk murmura : « Vous savez, je jurerais qu’il a demandé au Taprisiote d’appeler la Calibane. »
« Impossible », fit Siker.
« Je ne comprends pas, reprit le Chither. Comment McKie peut-il se trouver quelque part et ne pas savoir où il est ? »
« Tuluk est-il sorti de la transe ou pas ? » demanda Siker d’une voix effrayée. « Il agit comme s’il avait perdu les pédales. »
Un lourd silence tomba sur les co-sentients assemblés autour de la table. Nul n’ignorait ce que voulait dire Siker ; le Wreave s’était-il laissé prendre au piège de l’appel longue-distance ? S’était-il égaré dans les limbes mystérieux d’où la personnalité ne retourne plus jamais ?
« MAINTENANT ! » hurla quelqu’un.
Les co-sentients s’écartèrent précipitamment de la table de conférences tandis que, surgissant de nulle part dans une averse de terre, et de cailloux, McKie atterrissait au milieu d’eux sur le dos, juste devant Bildoon qui se leva à moitié de son fauteuil. Les poignets de McKie étaient sanglants, il avait le regard vitreux et ses cheveux roux étaient emmêlés en une masse informe.
« Maintenant », murmura McKie. Il se tourna à demi sur le côté, aperçut Bildoon et, comme si cela expliquait tout, ajouta : « La hache était en train de descendre. »
« Quelle hache ? » demanda Bildoon en se rasseyant.
« Celle que le Palenki brandissait au-dessus de ma tête. »
« Comment ? »
McKie se redressa sur son séant, massa ses poignets meurtris à l’endroit où il avait été entravé. Il accomplit bientôt la même opération sur ses chevilles. Il ressemblait à la divinité batracienne des Gowachins.
« McKie, expliquez-nous ce qui se passe ici », ordonna Bildoon.
« Je… euh… il s’en est fallu d’un cheveu pour que je n’aie plus de cheveux du tout », fit McKie. « Pourquoi Furuneo a-t-il attendu si longtemps ? J’avais dit six heures, pas plus. » McKie se tourna vers Tuluk qui restait silencieux, aussi raide qu’un tuyau de plomb, contre son support wreave.
« Furuneo est mort », déclara Bildoon.
« Ah, merde », fit McKie, doucement. « Comment ? »
Bildoon lui expliqua en quelques mots, puis demanda : « Où étiez-vous ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de hache et de Palenki ? »
McKie, toujours assis au milieu de la table, fit un bref récit de ce qui lui était arrivé dans l’ordre chronologique. On eût dit qu’il parlait d’une autre personne. Il termina en disant simplement : « Je n’ai aucune idée de l’endroit où je me trouvais. »
« Ils allaient… allaient vous… découper en morceaux ? » demanda Bildoon.
« La hache était juste en train de descendre. Elle était là. »
Il porta la main à environ six centimètres de son nez. Siker s’éclaircit la voix, puis déclara : « Tuluk ne va pas bien. »
Tout le monde se retourna.
Tuluk était toujours maintenu par son support, sa fente faciale close. Son corps était là, mais lui était ailleurs.
« Est-il… égaré ? » demanda Bildoon d’une voix rauque. Si Tuluk ne devait plus revenir… quelle ressemblance avec la perte de l’ego des Pan Spechi !
« Que quelqu’un secoue un peu ce Taprisiote ! ordonna McKie. »
« C’est inutile. » C’était un humain du Département juridique qui venait de parler. « Vous savez qu’ils ne répondent jamais à des questions directes sur…» Il regarda d’un air gêné Bildoon, qui restait perdu dans sa contemplation.
« C’est Tuluk qui a contacté la Calibane », dit McKie en se souvenant. « Je le lui ai ordonné… c’était la seule façon puisque Furuneo est mort. » Il se mit debout sur la table, et marcha vers le Taprisiote sur lequel il se pencha de toute sa hauteur. « Hé, vous ! » criat-il. « Taprisiote ! »
Silence.
McKie passa un doigt le long d’une rangée d’appendices verbaux. Ils claquèrent comme une crécelle, mais aucun son intelligible ne sortit du Taprisiote.
« On ne doit jamais les toucher en principe », dit quelqu’un.
« Amenez-moi un autre Taprisiote », demanda McKie.
Quelqu’un courut exécuter son ordre.
McKie s’épongea le front. Il lui fallait faire appel à toutes ses réserves pour ne pas trembler. Lorsqu’il avait vu descendre la hache du Palenki, il avait dit adieu à l’univers. Cela avait été final, irrévocable. Il avait encore l’impression qu’il n’en était pas revenu, qu’il assistait à de grotesques singeries effectuées par une créature qui avait usurpé son corps, une créature à la fois familière et étrangère. Cette pièce, les paroles qui étaient prononcées et les gestes que l’on faisait autour de lui étaient une sorte de parodie aboutissant à une stérilité aveugle. À l’instant où il avait accepté sa propre mort, il s’était rendu compte qu’il restait d’innombrables choses dont il voulait faire l’expérience. La salle où il était et ses attributions d’agent du BuSab ne faisaient pas partie de ces aspirations. La vieille réalité était noyée dans des souvenirs égoïstes. Et cependant, son corps continuait à accomplir les gestes. C’était la rançon de l’habitude.
Un second Taprisiote fut traîné dans la salle, ses appendices verbaux gesticulant en signe de protestation.
Il ne cessait de répéter tandis qu’on le hissait sur la table :
« Vous avez Taprisiote ! Vous avez Taprisiote ! Pourquoi déranger ? »
Bildoon avait repris ses esprits et étudiait la scène mais restait silencieux, sceptique. Personne n’était jamais revenu du piège de la longue-distance.
McKie fit face au nouveau Taprisiote : « Pouvez-vous contacter votre collègue taprisiote ? » demanda-t-il avec véhémence.
« Putch, putch, putch…» commença le second Taprisiote.
« Je suis sincère ! » hurla McKie.
« Assida dat-dat », couina le Taprisiote.
« Je vais vous faire roussir les poils si vous ne vous mettez pas au travail, menaça McKie. Pouvez-vous établir le contact ? »
« Qui appeler ? » fit le Taprisiote.
« Pas moi, espèce de souche ambulante ! » rugit McKie. « Eux ! » Il désigna Tuluk et l’autre Taprisiote.
« Eux bloqués avec Caliban », répondit le Taprisiote. « Qui appeler ? »
« Qu’est-ce que ça signifie, bloqués ? »
« Emmêlés ? » risqua le Taprisiote.
« Est-ce que vous pouvez appeler l’un des deux ? »
« Démêlés bientôt, alors appeler. »
« Regardez ! » s’exclama Siker à ce moment-là.
McKie se tourna.
Tuluk remuait sa fente faciale. Un extenseur mandibulaire apparut, puis se rétracta. McKie retenait son souffle.
La fente s’élargit. Des yeux wreaves percèrent. « Ah ! McKie, vous avez réussi. »
« Tuluk ? » appela McKie.
« Appeler maintenant ? » demanda le Taprisiote.
« Débarrassez-moi de ça », commanda McKie.
Couinements de protestation : « Si vous n’appelez pas, pourquoi déranger ? » Puis on emmena le Taprisiote.
« Que s’est-il passé, Tuluk ? » demanda McKie.